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- Géraldine Sauvage from 100 ans au Féminin Pluriel

De mon prochain anniversaire, du coq-au–vin, et surtout de ma vision du féminisme

« As-tu déjà réfléchi à ce que tu veux pour ton anniversaire ? » . Ma réponse fuse « Oh oui, je veux une cocotte en fonte ». J’en rêve depuis ma dernière visite chez mon amie Barbara. 

Sans doute rêve-je aussi de la grâce et de l’efficacité posée de Barbara qui laissait mijoter dans sa cocotte un gigot et l’un ou l’autre légumes pendant qu’elle préparait en quelques gestes assurés une savoureuse entrée d’un avocat mûr et d’un trait de citron. 

Moi, l’archétype de la femme moderne, à fleur de quarantaine, workaholic à compensation tendance mindfulness, divorcée libérée en cure d’abstinence, campagnarde globetrotteuse en manque de vie urbaine. Moi, dont l’emploi du temps multiplie les réunions de travail, les séances de méditation, les sorties culturelles, les câlins mère-fille et les nuits sans sommeil. Moi, je voudrais tant recevoir en cadeau un ustensile que mes grands-mères commençaient, à ma naissance, à délaisser. 

140 ans de féminisme pour en arriver là ! 

Et pourtant, justement, c’est pour moi une grande victoire du féminisme : me laisser le choix en tant que femme, de savoureux les bonheurs du quotidien sans me les voir imposer. Les gestes simples de la maison, et en particulier de la cuisine, révèlent une force vitale (et oui, on mange pour vivre et préparer à manger est donc une activité nécessaire, que dis-je, indispensable à la vie) une fois nettoyés de tout asservissement, et infériorisation. 

Il n’y a ni homme ni marâtre à la maison pour m’asséner qu’ici est ma seule place. J’ai les moyens de me payer une nourriture toute préparée qui me libérerait de ces tâches domestiques. 

J’éprouve cependant une certaine satisfaction à m’activer dans ma cuisine, à palper mes légumes (merci Grégory de légitimer et de réhabiliter ces gestes simples), à préparer un repas qui me permettra de partager force et plaisir avec ma fille et occasionnellement avec ma famille et mes amis. Je peux ainsi ingérer des aliments qui me font du bien, me permettent de parcourir (et, oserais-je le dire, de conquérir) le monde, le ventre puissant et fluide. 

C’est ici que le dilemme apparaît : le rythme professionnel que je m’impose laisse fort de peu de place au temps naturel de la cuisson en cocotte. Pire, le stress engendré par mon mode de vie et les angoisses exacerbées chaque matin pour la charge de travail exponentielle et la crainte d’échouer, inexorablement, guident mes pas, mes mains et surtout ma bouche vers l’armée d’envahisseurs modernes ; le sucre en chef de ligne. 

Le féminisme moderne va-t-il apporter des réponses à ce dilemme du quotidien ? 

Dans une certaine mesure, oui, car il attaque sur deux fronts en parallèle. 

D’une part, le féminisme conduit à une légitimité sous cesse croissante des femmes au travail. Peut-être qu’un jour, je ne me sentirai plus obligée d’en faire toujours plus et de me composer un rôle de professionnelle disponible à toutes les sollicitations, qui correspond si peu à ma nature profonde. La présence de mieux en mieux acceptée, reconnue, voire appréciée des femmes sur le lieu de travail me permettra d’être disponible et non plus à disposition. 

D’autre part, la sensibilisation des hommes à la répartition des tâches ménagères permettra aux femmes de profiter des bonheurs de leur cocotte en fonte, mais pas tous les jours. Pas les soirs où elles ont piscine (ou cours de jiu jitsu, ou réunion du conseil communal ou plongée dans les dossiers requérant la concentration de nuit tombée). Notez que cette évolution ne va pas vraiment aider la mère célibataire que je suis, mais je ne vais quand même pas tout ramener à moi. 

Oui, le féminisme m’aide et va m’aider à répandre dans ma maison le fumet enivrant de plats mijotés, lorsque j’en ai envie. 

Mais ca demandera d’abord et avant tout une reconsidération de qui je suis en tant que femme, un repositionnement de la place que je souhaite occuper dans le monde, auprès de mes proches et dans mon foyer. Ca demandera un regard bienveillant de moi vers moi sur ce que je réalise : que ce soit une transaction complexe ou un coq-au-vin. 

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