Editorials

- Isabella Lenarduzzi

Les progrès de l’égalité

Mettons l’égalité au cœur de la réflexion. Si tout le monde (ou presque) s’accorde pour dire que le développement et la croissance passe par une plus grande participation des femmes à l’économie et aux décisions, une fois la période de crise passée, le vieux modèle patriarcal revient en force. Regardez ce qu’il est advenu de la participation des femmes dans les nouveaux gouvernements arabes et du sort que ces nouvelles « démocraties » réservent à l’aspiration de plus d’égalité entre les sexes. Non seulement c’est affligeant mais c’est dangereux. Cela démontre que la façon d’exercer le pouvoir et ses motivations sont restées identiques sous des dehors de modernisme.

En Occident on réagit de la même façon. Il suffit de se rappeler de la formidable percée des idées féministes (= idées d’égalité) juste après la seconde guerre mondiale. Malgré le tout nouveau droit de vote accordé aux femmes, la pression du « politiquement correct » dans les années 50 a relégué les femmes à leurs casseroles, à leur fonction de reproductrices et de repos du guerrier. La série télé « Mad Men » l’illustre parfaitement. Aucune avancée n’est JAMAIS acquise pour toujours.

En 2012 nous avons progressé grâce à l’interdiction (enfin !) des mutilations génitales par les Nations Unies et par l’accord obtenu in-extremis par la Commissaire Européenne Viviane Reding d’un quota de genre (femmes ou hommes) dans les conseils d’administration des sociétés cotées en Europe.

En 2011, la Chambre des députés belges a voté l’obligation pour les sociétés cotées en bourse de passer de 7% à 33% de femmes au sein des Conseils d’Administration en 6 ans.
Pourquoi une telle loi est-elle fondamentale pour notre économie ?

Le World Economic Forum publie chaque année son rapport sur l’égalité. La Belgique se place assez bien. Lorsque l’on considère uniquement la participation des femmes dans l’économie, la Belgique dégringole à la 58e place… Le seul paramètre qui nous empêche de terminer bon dernier dans le classement, c’est le taux de participation des femmes en politique. Quoi d’étonnant ? N’est-ce pas la seule fonction pour laquelle la parité (au sein des listes électorales) est une obligation légale ?

Le manque d’égalité dans la vie économique n’est pas anecdotique : plus de 60% des diplômés universitaires sont des femmes, et malgré cela, seules 6% d’entre elles ont des fonctions de « top management » et 2% sont PDG ! Les sociétés se privent de tant de talents et de diversité dans leur management que leur performance économique en est aussi affectée. Mais ce n’est pas tout … l’inégalité a aussi un impact négatif sur la croissance globale du pays. Une étude européenne, révèle que, si le taux d’activité des femmes (emploi + heures de travail) était égal à celui des hommes, le PIB de la Belgique augmenterait de 26%, ce qui équivaudrait à 5000€ en plus par personne par an.

L’économiste Michael Lewis déclare que la mesure la plus simple pour éviter une nouvelle crise financière ce serait d’avoir 50% de femmes dans les fonctions d’investisseurs à risques. C’est la fameuse blague qui dit que si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters, la faillite aurait été évitée.

Sachez bien ceci : aucune avancée en matière d’égalité ne s’est faite sans législation accompagnée de sanction. Ce ne sont pas les quotas qui sont un scandale, ce sont les 7% de femmes dans les CA qui l’était (on est à 18% en 2014) et l’incapacité des humains à changer leurs attitudes et habitudes sans qu’ils y soient obligés.

Les enjeux de la mobilisation des hommes en faveur de l’égalité professionnelle

Pourquoi les hommes devraient-il soutenir ce qui considéré avant tout comme un combat de femme ? Tout simplement parce qu’aucune équipe ne peut vouloir se priver de la moitié de ses meilleurs joueurs et les laisser sur le banc de touche, pendant que l’autre moitié continue à se battre toute seule pour marquer des buts !

L’implication des hommes est une condition sine qua non pour réussir l’égalité entre les femmes et les hommes. Les hommes peuvent jouer un rôle décisif dans l’avancée de l’égalité et en être bénéficiaires.

Michael Kimmel, sociologue américain et expert de renommée internationale dans le domaine des études des masculinités déclare qu’en tant qu’homme blanc de classe moyenne, il a longtemps considéré n’avoir ni race ni genre « les hommes pensent à tort incarner l’objectivité. Pour eux les problèmes de genre concernent les femmes et les minorités. Mais c’est une erreur. Le genre, tout comme la couleur de peau, est un élément fondamental dans la construction de notre identité. ».

Bien sûr, les quotas peuvent aider au rééquilibre des genres aux postes de pouvoir, mais modifier la culture d’une organisation ne pourra se faire que si certains hommes persuadent les autres – en particulier les dirigeants – de se mobiliser et d’admettre que la mixité à tous les niveaux et dans tous les métiers est essentielle à la performance de l’entreprise et que tout le monde y gagne également en terme de bien-être au travail.

Il faut accepter que le modèle de pouvoir en place s’est construit au masculin mais qu’il génère souvent des sacrifices pour les hommes qui s’y soumettent (culte de la performance, détachement de la vie familiale, cuirasse émotionnelle, …). Ce modèle a tout intérêt à être remis en cause, d’une part par les femmes qui pendant des siècles ont payé le prix fort, mais aussi par les hommes qui aspirent à s’échapper du carcan dans lequel ils sont enfermés.

D’autres progrès …

Chaque pays d’Europe a réalisé des progrès que ce soit en matière de lutte contre les violences ou de réduction de l’écart salarial, d’accession des femmes aux postes de direction, ou encore de lutte contre les stéréotypes de genre. Dans cette partie-ci du monde, en tout cas, nous sommes dans un mouvement qui nous mène vers plus d’égalité.

Ça, c’est la description du verre à moitié plein … par contre la crise économique rend les relations sociales et humaines plus tendues mettant les gens sous pression et pouvant partiellement expliquer l’augmentation du nombre d’agressions des hommes sur les femmes. Quant à la crise budgétaire de nos états, elle détricote peu à peu le filet de protection sociale construit ces 50 dernières années. Ce sont d’abord les femmes qui en font les frais avec un chômage qui redevient plus important que celui des hommes, une précarité des femmes seules avec enfants et une augmentation des petites retraites dont les femmes sont majoritairement porteuses. Notre monde est de plus en plus complexe. Le thème de l’égalité aussi ! Voyez cet article de la “Harvard Business Review” qui reprend les paradoxes de nos progrès en matière d’égalité professionnelle. Rien n’est jamais acquis. Il faut rester extrêmement vigilant et refuser tout recul. Voilà ce qu’il en est au niveau collectif.

En ce qui concerne le niveau individuel, il serait bon que nous arrêtions de nous mettre constamment la pression. Et si on apprenait à s’accepter et à se valoriser ? Plutôt que de me reprocher tout ce que je ne fais pas ou pas bien, il est temps de m’accorder de la reconnaissance. C’est à moi et à moi seule que revient la responsabilité de définir ce qu’est la réussite et de définir mon niveau d’ambition dans chaque aspect de ma vie. Il n’y a pas de respect de soi sans amour de soi. C’est souvent une grande difficulté des femmes … En ce qui me concerne, je décide d’en faire moins mais de produire davantage ! (Doing less and achieving more)

Merci de vous soucier de l’égalité des genres et de faire ainsi partie du mouvement mondial pour le changement. Ensemble, nous pouvons réaliser des choses extraordinaires : un monde qui est bon pour les femmes est bon pour tout le monde!

La question de l’égalité est une formidable opportunité pour interroger les modes de fonctionnement de nos entreprises et de la société toute entière, et en mesurer les coûts pour la collectivité, pour les femmes, mais aussi pour les hommes.

La présence récente mais massive des femmes dans les entreprises et l’avènement des valeurs dites féminines portées par les hommes comme par les femmes, pourraient dessiner un nouveau modèle de civilisation plus inclusif, responsable et durable.
C’est le pari de JUMP !